Essai sur l’histoire du taichi chuan

La tradition

Toutes les écoles traditionnelles de taichi chuan se réfèrent à Zhang San Feng, moine taoïste des monts Wudang sous les Song de 1179 à 1227. Il aurait créé le taichi chuan après avoir observé un combat entre une grue et un serpent. Tout ceci en s’appuyant sur le Traité de Tai Chi de Wang Zongyue (XVIIIe siècle EC [1]) qui cite ce récit et qui a été trouvé au milieu du XIXe siècle EC dans une boutique de sel.

Cette tradition est riche de renseignements :

  • Les monts Wudang sont devenus une référence pour les Taoïstes depuis que l’empereur Tang Taizong (627-649) y a bâti la salle des Cinq Dragons, suivi de nombreuses autres constructions dont le temple Weiwu Gong en 869.
  • La période Song est souvent considérée comme un âge d’or, caractérisée par un souci de syncrétisme entre les trois sagesses chinoises (taoïsme, confucianisme et bouddhisme).
  • Tant la grue que le serpent se déplacent en cercle pour surveiller ou dévier les attaques, mais piquent tout droit pour attaquer : on retrouve là nombre de caractéristiques du taichi chuan.

Ainsi la tradition appuie le taichi chuan sur les fondements de la civilisation chinoise et se réfère à des comportements naturels, voire naturalistes.

Les repères historiques attestés

L’emploi du conditionnel s’impose, car les recherches historiques menées dès 1930 par Tang Hao (1897-1959) et Xu Jedong ne trouvent aucune trace d’un Zhang San Feng, ni sous les Tang, ni sous les Song. Zhang San Feng n’est cité que dans une version tardive des Annales de Ningpo publiées en 1683 pour sa première version. Ils retrouvent trace du mot taichi chuan à la fin des Ming (1644) dans des écrits de Chen Wangting (1580-1660).

De même la distinction entre arts externes et arts internes est datée de l’avènement des Mandchous Qing à la suite de la défaite du dernier Ming, à la fin du XVIIe siècle EC. Plusieurs indices vont dans ce sens :

  • En 1621 dans le Wubei zhi (Annales de préparation au combat), Mao Yuanyi (1594-1640) écrit que « Shaolin excelle dans la combinaison du dur et du souple et n’essaie jamais de vaincre par la force brute » : la distinction waijia-neijia n’existait probablement pas.
  • Une épitaphe de 1669 de Wang Zhengnan, un général Ming rebelle aux Qing, et qui a propagé une boxe interne, le Wudang dao [2].
  • Le Neijia Quanfa de Huang Baijia, un élève de Wang Zhengnan, publié en 1676.

Cette distinction reposerait donc sur deux types de considérations :

  • Des considérations techniques : les arts externes faisant principalement appel à des manifestations évidentes de force et souplesse, les arts internes se faisant sans manifestation apparente de force,
  • Des considérations historiques : les arts externes étant issus d’apports divers y compris étrangers, alors que les arts internes ont été développés par des lettrés chinois en s’appuyant sur des principes chinois (théories énergétiques et taoïsme au premier chef). Cette dernière considération était capitale à la fin du XVIIe siècle EC dans le cadre de la résistance aux Qing !

Wang Zongyue, dépositaire de l’enseignement de Zhang San Feng, a eu pour disciples Chen Zouting (ou Wangting) et Jiang Fa, fondateurs du style Chen. C’est ainsi qu’en 1991 Shen Shou a pu écrire que Wang Zhongyue aurait transmis les principes des arts internes à Chen Changxin à travers Chen Zouting et Jiang Fa, faisant de l’école Chen la principale dépositaire du taichi chuan, voire la seule origine du taichi chuan. Le célèbre Yang Luchan (1799-1872) aurait appris le taichi chuan ou amélioré sa boxe auprès des Chen, avant de créer son propre style.

Cette suprématie des Chen quant à l’histoire du taichi chuan connaît plusieurs remises en question.

Wang Zongyue serait lui-même une légende, aucune trace de lui autre que son traité n’a été retrouvée à ce jour.
Ainsi les historiens suggèrent que le fameux traité de Wang Zongyue aurait été écrit par Wu Yuxiang et son frère. Selon la famille Yang, Yang Luchan aurait appris le taichi chuan avant de rencontrer Chen Wangting, et leur rencontre aurait été un échange sur le taichi chuan plutôt qu’un enseignement.

On voit donc que l’histoire du taichi chuan, bien connue à partir du XIXe siècle EC, est en fait complexe pour la période précédente.

Un chaînon manquant : le temple des Mille Années

En 2009, une découverte fortuite dans le village de Tang, à une trentaine de kilomètres du village de Chenjiagou a apporté un nouvel éclairage sur l’histoire des origines du taichi chuan. Cette découverte et ses implications ont fait l’objet de divers écrits dont l’un en anglais par un sinologue danois, maintenant traduit en français [3].

Cachés depuis la fin du XVIIe siècle EC par un membre de la famille Li, rebelle aux Qing, les documents ont été authentifiés par des universitaires chinois. Ils comprennent :

  • Une généalogie complète de la famille Li, qui occupait le village Tang et dont il ne reste qu’un seul représentant. Cette généalogie éclaire des pans entiers de la rébellion contre l’avènement des Qing.
  • Des textes fondamentaux sur un enchaînement dit des Treize Postures, avec ses dénominations, le tout remarquablement proche des Classiques du Taichi préservés par les familles Wu et Yang (et Chen pour le travail à deux), et exempts de toute ambiguïté ou erreur.
  • Des références à un temple des Mille Années [4], présent au village Tang et détruit dans les années 1950, dont une stèle de 1716 relatant la vie de Li Daozi, lequel aurait créé sous les Tang le Wuji Yangsheng Wugong (Traité du Système de Boxe du Vide Sans Fin pour Préserver la Santé).

La compilation des textes permet de décrire assez précisément les débuts du taichi chuan.

Au sein du temple des Mille Années, entre le VIIe et le Xe siècle EC, Li Daozi, moine versé dans les arts martiaux, le taoïsme, le bouddhisme et le confucianisme, a inventé une « Boxe du Vide Sans Fin pour Préserver la Santé ». Cette technique a été transmise dans la salle du Taiji de ce temple jusqu’à Li Chunmao (1568-1666), lequel a écrit le premier Traité sur les Treize Postures parvenu jusqu’à nous, le « Poème sur la pratique des Treize Mouvements » en 1590. Ainsi les Classiques du Taichi chuan détenus par les familles Yang et Wu n’en seraient que des copies plus ou moins fidèles, ces classiques jusqu’alors attribués à Wang Zongyue seraient en fait de Li Chunmao.

Un article de la généalogie indique que les deux frères Li Zong et Li Xing et leur cousin Chen Wangting «… ont commencé à pratiquer l’art du Taiji Yangsheng Gong, l’enchaînement des Treize Mouvements et de l’épée » dans le temple des Mille Années. Ainsi Chen Wangting (1580-1660) serait un disciple du temple des Mille années avant d’être celui de Wang Zongyue…

Pour ce qui est de Yang Luchan (1779-1872), deux siècles plus tard, il est né et a grandi à Yongnian (ex Guangping). Très tôt, il a travaillé dans une pharmacie appartenant à Chen Dehu, du clan Chen de Chenjiagou. Cette pharmacie était tenue par Wang Chan, qui le forma aux arts martiaux, et était fréquentée par Wu Ruqing, frère de Wu Yuxiang, ami de Chen Dehu et amateur de livres sur les arts martiaux [5]. Ainsi Yang Luchan a pu échanger largement avec Wu Ruqing et Chen Dehu, et a même été hébergé une dizaine d’années par Chen Dehu et ses frères dont Chen Changxing à Chenjiagou. Il est probable que Yang Luchan a pu enseigner à la cour impériale de Pékin grâce à la recommandation de Wu Ruqing, fonctionnaire au service du Ministère de la Justice.

Il n’y a pas de trace des frères Wu dans les textes de la famille Li. Cependant il est à noter qu’ils étaient proches du temple des Mille années (quelques dizaines de kilomètres !) et qu’ils détenaient un traité de taichi copié des textes de la famille Li et que les noms de l’enchainement du style de Wu Yuxiang sont ceux de l’enchainement de la famille Li, y compris le double coup de poing de la fin.

Ainsi l’origine du taichi chuan, ou Enchaînement des Treize Postures, remonterait au temple des Mille Années du village Tang, à moins de 30 kilomètres de Chenjiagou. Il aurait été mis au point entre le VIIe et le Xe siècle EC, et transmis à différents artistes martiaux dont les familles Li et Chen, et probablement aussi les frères Wu. Yang Luchan a travaillé avec les Wu et les Chen, avant de stabiliser son propre style.

Wu [6] Quanyou (1834-1902) a travaillé avec Yang Banhou (1837-1892), fils de Yang Luchan, puis fondé son propre style Wu, confirmé par son propre fils Wu Jianquan (1870-1942).

Wu Yuxiang (1812-1880) a transmis son art à Li Yiyu (1832-1892), lequel l’a transmis à Hao Weizhen (1849-1920). Le style s’appelle désormais Wu Hao.

Hao Weizhen a transmis son art à Sun Lutang (1861-1932), lequel a fait un mixte avec d’autres arts internes (bagua zhang et hsing i chuan) et fondé son propre style Sun. Sun Lutang est aussi l’auteur du premier livre publié exposant les racines énergétiques du taichi chuan (Quan Yi Shu Zhen, True Description of the Meaning of Boxing, 1923).

Pour être complet, il faut citer le taichi chuan du village de Zhaobao, situé à quelques kilomètres de Chenjiagou, et qui pratique un style proche des Chen, fortement marqué par Jiang Fa au départ. Par ailleurs, deux élèves de Yang Luchan, appartenant à la garde mandchoue de la Cité Interdite, ont fondé leur propre style, le style Li (Wang Lanting 1840- ? et Li Ruidong 1851-1917) [7].

Au total, à ce jour, si on considère que tous les styles de taichi chuan seraient redevables au temple des Mille Années et à la famille Li quant aux fondamentaux de la pratique tant physiques que théoriques, on peut distinguer deux courants principaux :

  • celui qui est resté proche de l’enchaînement du temple tel que décrit par les textes de la famille Li, tant pour les noms que pour la chorégraphie : Yang, Wu Hao, Sun, Li et Wu ;
  • celui qui s’en est écarté, peut-être sous l’influence d’autres sources telles que Jiang Fa : Chen et Zhaobao.

Enfin, pour ceux qui voudraient plus de détails sur le temple des Mille Années, ou les « vrais principes », on ne peut que leur recommander le livre de Lars Bö Christensen qui présente les textes chinois et leur traduction [8].

 

 

 

 

 

[1] EC : ère commune (dénomination moderne pour Après Jésus-Christ, car moins centrée sur l’Occident). AEC : avant l’ère commune

[2] De Shaolin à Wudang, Les arts martiaux chinois, Jose CARMONA, Trédaniel Editeur

[3] Taichi, La véritable histoire et les vrais principes, Lars Bö CHRISTENSEN, Amazon Ed., 2021

[4] Le temple des Mille Années a été construit en 26 AEC à l’époque des Han de l’Est. Cette date se retrouve dans beaucoup d’articles académiques à son propos. Toute référence à son propos peut être adressée à l’auteur de cet article.

[5] Histoire reconstituée par le recoupement de divers articles de la chronique de la ville de Guangping.

[6] Rien à voir avec les frères Wu de Guangping.

[7] Combat Techniques of Taiji, Xingyi, and Bagua : Principles and Practices of Internal Martial Arts ; De Lu Shengli

[8] Taichi, La véritable histoire et les vrais principes ; Lars Bö CHRISTENSEN, Amazon Ed., 2021. Pour sa critique constructive, consulter l’article de Dan DOCHERTY sur Facebook.

généalogie du taichi chuan

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